Elle se cramponne à son orgueil pour ne pas pleurer. Elle ajuste sa jupe et se tourne vers la fenêtre, le regard loin du mien. Le métal et l’ardoise déchirent un ciel aussi écrasant que son chagrin. C’était il y a deux minutes. C’était hier et ce sera demain.
Elle me fait l’impression d’une enveloppe sans courrier à l’intérieur. Le cauchemar surgit au moment de la prise de conscience. D’où cette immobilité devant la fenêtre, d'où ses yeux insaisissables perdus dans le gris du jour. Le gris, l’ami intime des grands brouillards. À quoi ressemble sa débâcle morale ? Quelles sont ses prières secrètes ? Je m’approche et je la prends par les épaules. Aucune réaction. Elle se tient campée, le corps tendu, tourné vers ce gris contagieux qui lui transmet des sensations moroses. Tout s'est passé très vite. Nous n’avons presque pas échangé. Le temps que j’entre dans son studio, le temps d’un bras, le temps d’une main et d’un baiser sur les cheveux. Les instants se mélangent, celui de maintenant, celui d’avant. Son visage s’est arrêté sur moi, tout ensoleillé.
- On est samedi !
- Dimanche
(quelques secondes se passent)
- Tu m’emmènes au parc ?
- C’était hier.
- On mange où ?
- Ici.
- Pas chez toi ?
- Non, ici. Comme chaque dimanche.
Le silence s’abat dans la pièce pendant que ses yeux s’égarent sur une guirlande oubliée sur le rebord d'une étagère. J’essaye de couper court à la terreur qui s'installe dans son esprit.
- Hier, c'était le Carrousel et les photos sur le quai. Tu te souviens ? Après, on a goûté en regardant des galeries de tableaux.
Elle opine légèrement, sans conviction - « bien sûr…bien sûr » - à l’évidence "Hier" s'est effacé. Autant chercher une planète morte au milieu de la galaxie. C’est foutu. Irrémédiablement foutu. D’où la détresse. D’où les larmes. Aussitôt créé, l’instant disparaît, si bien qu’on se met à douter qu'il ait vraiment eu lieu.
Puis vient l'alliée du réconfort, la sieste. Une région paisible où l'oubli règne en maître en vous exonérant de nouveaux tourments.
La conscience n’est plus que le rebord d’un gouffre inondé par la brume. Le Néant. La mort avant la mort. Si bien que ces "incidents" quasi quotidiens me rabaissent au rang de spectateur. Une présence symbolique mais totalement inutile face à ce désert qui avance. Reste la colère. Une colère tristement romanesque. Perdu pour perdu. Encore qu’il n’y a pas de combat dérisoire. Il y a le combat tout court ! La mort m’indiffère mais pas le couloir qui y mène.