Elle est assise au centre de la pièce. Les foulards et les serviettes s’entassent sur ses genoux. La paume de sa main se lève et s’abat sur les tissus. L’instant d'après elle lisse les bords avec application pour en gommer les plis. La porte s’entrebâille davantage, j’apparais. Son regard s’illumine. Le sourire qu’elle m’adresse est d’une tendresse inouïe. Les rides et les souffrances s’évanouissent comme par enchantement. Je l’embrasse. Elle me transmet des ondes chaleureuses et je me laisse irradier. Qui suis-je vraiment pour mériter autant d'amour ?
- Je repasse mes foulards.
Le résultat est dérisoire. Aucun pli n’a disparu. Cette occupation anime les silences de sa vie. Les chimères qu’elle s’invente concourent toutes au même but : être utile.
Je fais le tour de la pièce pour ramasser les chemisiers oubliés par l’infirmier. Je débarrasse le bol et les couverts. Puis je vérifie l’intérieur du frigo. Les plats restants, les dates, les étiquettes bien fixées sur les ramequins. Elle me suit du regard en surveillant mes moindres gestes.
- J’ai de la chance.
Combien de fois a-t-elle prononcé ces mots ? Beaucoup trop. La phrase me surprend toujours puisque je considère que mon accompagnement s’inscrit dans l’ordre des choses. Rien de plus. Comparée à ses années de sacrifices, mon action d’aujourd’hui est sans commune mesure. A la fois universelle et quelconque.
Il m’arrive de penser que sa maladie accablante n’est pas le fruit du hasard. Un peu comme une épreuve dont le but serait de tester mes capacités face à l’adversité. Assez curieusement, et pour la première fois de ma vie, je me suis découvert l’âme d’un guerrier dépourvu d’idéologie et dont l’étendard arbore un visage flétri. Une terre asséchée qui vaut toutes les patries. La maladie nous a rapprochés au point que nous sommes devenus indispensables l’un pour l’autre.
Déjà trois ans. C’était l’époque des jours ennuyeux et des nuits coupables. Ma petite personne n’était pas une raison suffisante de vivre. Il y eut les hôpitaux, les tests et les examens jusqu’au diagnostic final. Notre rendez-vous commença à cet instant précis. Je me suis découvert une énergie jusque là inconnue. A moins que je ne fasse fausse route depuis le début et que la vérité ne soit moins délectable. Elle a tout simplement donné un sens à ma vie, en attendant que je retrouve le mien.
Au fond, c’est moi qui ai de la chance.