Elle m’apprend l’importance du jour qui se lève. Ces lueurs rasantes qui vous sortent de la somnolence et vous débarrassent des torpeurs de la nuit. En référence à Samuel Beckett et à Madeleine Renaud, elle aime résumer chacune de ses journées : « Et ce fut encore un beau jour ». Ce laps de temps qui nous entraîne irrémédiablement vers la mort. Loin de toute vision comptable, la vie apparaît comme une somme de petits bonheurs qui se lèvent et qui se couchent avec nous. « Vivre c’est ressentir » essaye-t-elle de me transmettre. Prendre ce qui vient jusqu’à l’ivresse en apprivoisant ses peurs, en serrant ses émotions jusqu’à l’étouffement. Et tant mieux si c’est de l’amour. Le chemin de la paix est à ce prix. Une paix que ressentent tous ceux qui la côtoient. Mieux ! Les ondes qu’elle diffuse procurent une sorte de réconciliation avec des conflits impénétrables.
Qu’en sera-t-il après son départ ? La question en amène une autre ; suis-je l’héritier le mieux désigné de cet enseignement humaniste qu’elle ne cesse de répandre ? J’en doute. D’autant que sa mort sera synonyme d’un grand désarroi intérieur. Ce ne sera pas un ‘Beau jour’. Certainement pas ! Et les suivants non plus. L’existence sera fade et le quotidien ennuyeux tant il me paraît impensable de côtoyer la mort et juste après, me contenter de météo et de soldes d’hiver. À croire que la mort rend superflue la vie.
Je m’inventerai des nuits pour ne plus voir le jour caresser mes volets. Je m’enfermerai au milieu des ombres en vomissant mes chagrins. Ceux du mauvais élève et de sa désinvolture. Mes doutes se chercheront des certitudes. Mes souvenirs seront à l’affût de ses mots et du timbre de sa voix. Les nuits seront longues et carnassières. Je ne sais pas qui, de mes états d’âme ou de mes regrets viendra me dévorer.
L’échéance se rapproche à la manière d’un cyclone qui va me broyer sans que je n'oppose la moindre résistance. La question me hante et m’affole.
À moins que cette nuit annoncée ne se produise jamais.
Le jour de son départ, il suffira de la réinventer, assise dans son fauteuil à commande électrique, avec ce regard inexorablement tourné vers moi. Un regard si tendre qu’on en oublie les rides et son extrême pâleur. Nos rôles s'inverseront et son bras me soutiendra désormais pour traverser l’existence. L’Avant et l’Après se conjuguant au présent. La douleur se métamorphosera en réminiscences et les réminiscences en mélodie. Celle d'une voix familière qui m’inspirera de nouvelles émotions. Il se pourrait que mon cœur ne soit plus un étranger pour moi. Qui sait ! La guérison sera totale au soir de la réconciliation avec mes fantômes, quand ma voix remplacera la sienne au moment de perpétuer la magie :
- « Et ce fut encore un beau jour ».