- Je te trouve bien sévère.
La conversation porte sur les mensonges de la guerre pendant que les acteurs du monde pataugent dans leur mauvaise foi, l’œil rivé sur les calculettes. De nos jours, on n’arrête pas un massacre, on envoie des brancards. Tuer n’est plus un crime. Tantôt elle acquiesce d’un mouvement de tête, tantôt elle désapprouve d’un haussement d’épaules.
- L’indifférence assassine autant que la haine.
- Tu exagères.
Ce tête-à-tête est un instant rare. Elle est capable d’une grande lucidité dès lors qu’elle n’a pas à se situer dans l’espace et le temps. Juste des idées à formuler sans contrainte de dates, d’heures, de noms. Et c’est le cas.
- Quant bien même le Mal l’emportait ce serait injuste d’oublier ceux qui n’ont pas renoncé. Accorde une petite place aux âmes généreuses, à ceux qui plaident du bon côté.
Ma réponse inappropriée démontre combien je n’ai pas saisi la dimension de sa remarque.
- La religion ? Elle a perdu sa cause et s'invente des coupables. L'exhortation a remplacé l'indulgence. Elle ne se distingue pas du reste du monde.
Nul doute que ce réquisitoire trahit des turbulences un peu brouillonnes. Elle se dresse sur ses accoudoirs.
- Ce qu’il te faut, c’est un socle. Une sorte de spiritualité personnelle dans laquelle tu trouverais un peu de réconfort.
- Une religion ?
- Non, un socle.
La conversation prend fin à cette seconde. Non pas à cause de la fatigue mais du mouvement de sa jambe. Son pied vient de heurter un objet masqué par le pied du lit. Le temps qu’elle se penche, j’ai déjà ramassé l’assiette contenant la moitié d’un repas abandonné. Un morceau de viande cramoisi mélangé à de la salade détrempée. La découverte la paralyse sur son siège, le corps se raidit et ses traits semblent pétrifiés. Le temps d’un aller retour à la cuisine, je reviens et je m’empresse de l’enlacer. Elle s’agrippe à mes épaules et sa posture me fait penser à un sauvetage. Je suis son dernier rocher avant la noyade. Sûr que par le passé, c’est ainsi qu’elle étreignait mon père. Au début la situation me dérangeait, sentir le corps de ma mère collé de la sorte me paraissait inconvenant. Plus maintenant. La souffrance nous dispense des pudeurs. Je l'installe en la soulevant par les aisselles, nos visages se frôlent si près que son regard plonge dans le mien. Je reçois tout. La marée haute, la noyade et sa détresse qui vient des profondeurs. Elle a compris. Un instant de sa vie vient de sombrer au fond de son cerveau. Perdu à jamais. Un éclat du temps ne dépassant guère les deux minutes mais synonyme de grands dégâts.
L’heure n’est pas aux paroles affectées, ni aux explications qui n’effaceront jamais l’incident. Pas dans l’immédiat du moins. Je me représente la scène, la fin du repas, elle sort de table et s’apprête à vider son assiette. Le téléphone sonne. Elle se retrouve assise sur le lit, l’assiette dans une main, le combiné dans l’autre. Elle la pose comme elle peut, où elle peut. L’esprit se concentre sur la communication au point d’en effacer l’instant d’avant. C’est symptomatique. Chaque événement en remplace un autre à la manière de l’ardoise magique, celle avec la tirette sur le côté.
Je la sens épuisée. Toute charge émotionnelle l’écrase au point qu’elle sombre dans un sommeil sans nuit. Une sorte de zone d’embarquement où les sensations en partance n’appartiennent à nulle part. Ni ici, ni ailleurs. Ses paupières sont rougies et le pourtour de ses yeux s’est assombri. Je devine surtout qu’elle ne souhaite pas partager ses blessures à l’âme. C’est sa manière de m’épargner, soucieuse qu’elle est de me garder intact. En cela, elle ressemble à toutes les mères du monde qui se cachent pour pleurer. Les vrais chagrins sont solitaires.
Il est urgent que je parte. Je la laisse ainsi, le fauteuil en position allongé et elle, engloutie dedans, les yeux immobiles au-dessus d’une esquisse de sourire. Le cœur n’y est plus.
L'auto me conduit et m'emporte au milieu des chahuts. L'été, les boulevards, les travaux. Personne ne m’attend et l’agenda est vide pour cet après-midi. La torpeur qui domine le mois d’août m’agace. Oubliées les guerres qui massacrent au nom du bien, au nom de la vie. Qu’elles aillent se faire voir. L’homme ne mérite pas la terre, encore moins d’être un homme. Tandis que la planète part au désastre, mon dernier lien avec la vie se tient recroquevillé au fond d'un fauteuil, perdu dans sa nuit, avec Montmartre à l’affût, derrière les rideaux.
Les ombres des bâtiments glissent sur les vitres de l’auto, le paysage me paraît désolant. Les murs sales et les façades encastrées s’alignent pour mieux interdire l’horizon. J’étouffe. J’ai besoin d’immensité, de désert, d’antarctique, d’océan. Dans le parking, j’oublie de répondre au salut d’un voisin. L’ascenseur me dépose à l’étage et je m’élance dans le couloir comme pour un dernier cent mètres. Elle ne sort plus de ma tête, ses mots résonnent constamment. Je lui envoie une prière muette « Aide moi ! ». Épargne moi la colère, empêche moi d’être un autre.
Ne meurs pas ! Pas maintenant. Apprends-moi tes couleurs, montre-moi les nuances. Parle moi encore du "Socle".
La porte se rabat brutalement en claquant dans mon dos. Je m’appuie contre elle et je reste là, sans bouger. A cet instant, je suis convaincu que mon salut dépend de mon immobilité. Mes yeux se laissent envahir par des images de rocher, de marée et de noyade. L’écume est salée, brûlante. Le feu m’irradie de toutes parts.
Autant arrêter là.
Mes larmes sont à moi.