Il y eut les photos retrouvées dans la poubelle. Des morceaux de famille dont la présence au milieu des épluchures ne pouvait s’expliquer que par un grand désarroi. La mémoire du cœur souffre autant que celle des jours qui refusent de s’afficher. Après quoi, il y eut cette visite inespérée après deux ans d’absence. Au lendemain de ces retrouvailles, elle profita d’un tête-à-tête pour me confier ;
- Qui c’est ce grand type avec qui j’ai parlé ?
Mon ventre me torturait cruellement. Je cherchais une formule délicate, en vain.
- C’est ton quatrième fils.
La désolation submergea ses yeux tandis que sa main s'agrippait à mon bras. Ses ongles enfoncés dans ma peau trahissaient l’ampleur du tourment. Un fils émergeait du passé comme par magie, et vingt-quatre heures plus tard s’évanouissait dans le néant. Une chape de plomb nous figea sur nos chaises et nous sommes restés là, anéantis, sans voix, nos regards se guettant au milieu de l’éternité. Nous voguions quelque part entre la pénombre et les larmes. Jamais silence ne fut aussi long. Puis l’instant s’effaça, les jours se transformèrent en semaines et le chagrin en brouillard. La maladie d'Alzheimer est un drame ordinaire. Sans compter qu’elle n’est pas la seule occupante de ce corps fatigué.
À cette seconde, je me contente de la regarder dormir. Un nouveau malaise la plonge dans un sommeil écrasant. Ce corps inerte et ce souffle discret évoquent une image de plus en plus familière, celle d’une lueur à l’intensité déclinante. Je repousse l’idée qu’il faudra bientôt quitter cette pièce obscure pour retrouver le ciel des autres.
Les foulards et les revues étalés sur la moquette témoignent d’une agitation récente. Le plus souvent, il s’agit d’une quête impérieuse qui la pousse à retrouver des bribes du passé en réponse à une souffrance intime. Pour lutter contre cette mémoire défaillante, elle utilise des stratagèmes désuets qui lui procurent une extrême fatigue. Comme feuilleter des livres ou encore compulser de vieux magazines des heures durant. Le studio ressemble à un kiosque à journaux balayé par une tempête. L’étendue du désastre est proportionnelle au désordre intérieur.
Je ramasse les objets qui rejoignent les étagères. Il est impératif de les ranger aux mêmes endroits pour que sa mémoire les retrouve, le plus souvent de manière instinctive.
D’ici peu, ses yeux vont pétiller. Sa voix apaisée évoquera quelques tourbillons amoureux, intacts, et des réminiscences ordinaires, morcelées. Raison suffisante pour que je tienne la main de celle qui n’a cessé de tendre la sienne.
Elle ne bouge toujours pas du fauteuil incliné dont le repose-tête scintille sous les reflets argentés. Les cheveux ne résistent pas à l’action des nombreux traitements.
Curieusement, il règne ici des harmonies reposantes. J’ai de la chance au fond. Ce bout de chemin avec elle m’isole des futilités du dehors. Ses pathologies m’interdisent les moments inutiles.
La pendule indique 13 H 30. Encore quelques minutes et je vais m’asseoir à ses côtés en lui effleurant doucement les joues. Un rituel. Sans l’avouer, elle apprécie ce contact de la peau qui lui rappelle des sensations reculées. Elle redressera le fauteuil à l’aide de sa manette électrique. Son visage s’éblouira en me découvrant, car bien sûr, elle aura oublié que je devais passer.
- Mon soleil !
Sa nouvelle formule d’accueil que je corrige en fonction de mon humeur : « Un rayon de soleil plutôt ! Et encore, un rayon débutant ».
Elle enfoncera sa tête au creux de ma chemise en me serrant très fort dans ses bras. Elle se laissera ainsi caresser dans une posture d’enfant. La fin d’après-midi s’écoulera sans turbulence jusqu’au départ.
Sur la table, je placerai en évidence des mots fléchés pour moins de huit ans. Des grilles qu’elle mettra un point d’honneur à remplir en arborant une expression lumineuse. Selon elle, l’âge conseillé pour ces jeux est une vraie cure de rajeunissement. Ce sera l’heure de la séparation. Il y aura la porte rabattue et le minuscule couloir ouvrant sur l’ascenseur. La course contre le temps, le tumulte, l’agitation. Rien à voir avec cette région isolée que je m'apprête à quitter.
À force de connivences, la maladie et la mort m’ont éloigné des frémissements du monde. Il est si prévisible qu’il m’inspire un sentiment proche de l’ennui. La réalité est dérisoire comparée à l’immensité d’Alzheimer. Un abîme gigantesque dont aucun naufrageur ne revient jamais et au milieu duquel, une petite main osseuse se dresse dans ma direction. La maintenir hors de l’eau, c’est retarder les silences de la nuit.