Date historique par excellence, le 14 Juillet fût à plusieurs reprises pour ma petite personne une date symbolique tirant du néant d’intimes révolutions où mon être politique n’avait vraiment que faire.
Témoin, ce soir, mais laisse…. Ne précipite rien ! Moi je te raconte et toi, tu me jures d’écouter.
Mes premiers quatorze Juillet furent merveilleux. Chauds comme il ne sera plus jamais…J’y pense soudain !...Ne t’est-il jamais arrivé de comparer les impressions si neuves de ton enfance avec cette triste réalité des adultes ? Vraiment plus chaud n’est-ce pas ! Et puis les fruits ? Oui, les fruits, plus mûrs…Ce sont là les traits criards de la vie qui s’éveille, s’émeut à son propre contact.
J’avais eu du bonheur à posséder un grand-père au visage buriné par le temps. Sa barbe me chatouillait lorsqu’il m’embrassait. Il mêlait tout à la fois au fond de ses yeux clairs, la douceur, le reflet de la compréhension, et cette tendresse profonde qu’il me vouait.
Il s’appelait Henri – tout cela pour vous dire que le quatorze Juillet était sa fête – et il occupait à la maison la douce place de l’aïeul choyé que l’on aimait. Son fauteuil, près de la fenêtre donnant sur la place servait …. (illisible) et uniques personnes. Trinité omnipotente de cette ouverture sur le soleil, mon grand-père bien sûr dont c’était la place favorite, mon auguste personnage sur ses genoux et trônant tel le chapeau d’une religieuse sur cette sucrerie d’apparat le chat Minet, bercé entre mes bras.
Réveillés par vingt et un coups de canon, les défilés, les manifestations de toutes sortes, pourvues de leur caractère somptueux, à huit heures, le matin, nous étions déjà dehors. L’esprit de clocher était plus vivace de ce temps que de nos jours. Une sorte de rivalité existait entre les différentes villes et la Gazette de notre région attribuait ses louanges à celle, qui, de nos jours dirions-nous, aurait conquis l’oscar de la meilleure tenue.
Par jeu, mon aïeul m’avait fait croire que tous ces bruits et toutes ces lumières étaient en son honneur et par contrecoup également pour moi, sa préférée.
Il était modeste et toute cette fable n’était pour lui qu’un jeu étonnant. C’est donc sans aucun complexe que je voyais défiler, gantés de blanc, trompettes de cuivre brillant dans le soleil, les soldats de la caserne proche. Il en était de même des enfants des écoles, tout de blanc vêtus, et comme Henri, mon malin grand-père s’arrangeait toujours pour que nous soyons à proximité de l’estrade officielle, saluts au sabre clair et voix grêles des adolescents me semblaient bien à nous destinés .../...
Il est dix heures. Le jour n’en finit pas, que déjà le canon tonne les serpentins fulgurants de lumière s’enroulent et se déroulent, se chahutent, s’entremêlent, se nouent, et retombent telle une manne d’étoiles filantes sur la foule riante et dansante du Champ de Foire. J’entends encore mon grand-père me dire : « ma petite, cela est tellement simple et tellement normal » car pour moi, c’était justice rendue à sa gentillesse et à cinq ans on croit que cela vraiment mérite honneurs et festivités. C’est dans cette ambiance de naïve douceur que se passèrent mes premiers Quatorze Juillet.
Quelques années plus tard, je reportais infiniment cette tendresse sur ma mère, mon grand-père reposant au terme d’une vie bien remplie, la vie familiale avait perdu brusquement la chaleur et le réconfort émanant de ce doux vieillard.
Maman ! Mais tu n’avais ni l’imagination, ni la faculté de m’émerveiller avec toutes ces belles histoires qu’il me racontait, ni la délicate manière de me caresser les cheveux de tes mains pourtant plus douces que ses vieilles mains rugueuses qui frôlaient en jouant avec mes boucles soyeuses.
Pourtant vers mes huit ans tu devins le centre de ma vie. Je guettais tes retours silencieux le soir, le visage collé à la fenêtre. J’écoutais tes pas dans l’allée du jardin lorsque tu sortais la nuit, je m’endormais qu’après t’avoir entendue rentrer. Je me surpris à t’observer lorsque revenant, tu entamais avec moi de très longs bavardages, toi d’ordinaire silencieuse, je cherchais pourquoi tu devenais si loquace et je souffrais de sentir des faits de ta vie m’échapper.
Ce quatorze Juillet là, peu après le décès de mon grand-père, il fut décidé à mon insu, que l’on me placerait en vacances. Un couple plutôt sympathique vint donc me prendre en charge et comme la chose arrive souvent, pour éviter les sanglots du départ, il me fut bien entendu dit que ma mère me reprendrait le soir du feu d’artifice.
C’est l’image d’un quatorze Juillet triste que j’ai conservée encore présente en mémoire. L’après-midi avec ces étrangers me parut interminable. J’attendais le soir avec fièvre, impatience et espoir.
Ces personnages que je commençais sérieusement à détester m’emmenèrent tout d’abords voir les bateaux décorés et illuminés, certains représentant des caravelles, d’autres des gondoles.
C’était certainement joli, mais pas pour moi. Seule au milieu de cette foule, je cherchais éperdument le visage de ma mère et les gens passaient et repassaient devant moi sans jamais être « elle », chorégraphes d’un ballet triste où mon cœur s’arrêtait. C’était « elle » que je désirais si fort et je croyais toujours la reconnaître. Je me mis à pleurer, ce qui eut le don d’agacer cette femme. A travers mes larmes intarissables, chaque seconde était espoir et désespoir, il me semblait que pour n’être pas venue à l’heure ma mère ne pouvait être que morte et cela doublait encore ma peine.
Où étaient-ils ces quatorze Juillet d’antan ? Tous en l’honneur de mon grand-père et de moi ? Quand, du jardin situé au bout de la ville, me tenant la main, nous regardions le départ des fusées. L’air fleurait bon les senteurs de la terre. Il s’y mêlait une sourde odeur de pipe sur laquelle il tirait à petits coups. Quand j’avais peur de l’envolée d’une chouette, je m’approchais de lui pour me réfugier. Je sens encore sur ma joue de petite fille le gros velours côtelé des pantalons qu’il portait toujours. Sa voix était claire et grave. Elle me réconfortait. Elle était la force dans le noir et à la fin des lumières me protégeait tout en m’expliquant le monde dans lequel doucement je naissais.
Il n’est pire détresse, ni plus profond désastre ressenti par le cœur d’un enfant qui pleure. Nous les grands, il nous faudrait toujours nous souvenir de nos jeunes années. La tristesse des petits est immense, ils n’ont rien atteint que déjà ils sentent tout se dérober devant eux. Moi…je connais les larmes, non pas celles de la colère, amères et brûlantes, ni celles de la malice distillée avec parcimonie, mais les vraies, celles qui coulent sur des joues toutes rondes, en silence, doucement, comme un trop plein de soi, une partie de sa vie qui s’échappe sans que l’on puisse la retenir. C’est très grave les larmes des petits. Elles imprègnent votre vie et l’on ne guérit jamais tout à fait de son enfance.
D’autres années passèrent et d’autres quatorze Juillet vinrent, mais plus jamais rien ne marquait cette date révolutionnaire, jamais de 89 pour ses victoires de l’opprimé sur l’oppresseur, du pauvre sur le privilégié, jamais de 90 pour son symbole de réconciliation des hommes de toutes classes…..je me désintéressais de l’histoire.
Et puis tu vins ! Enfin ! Ton regard de lumière, ta tendresse et ton amour firent que je me croyais revenue à mon enfance. C’est merveilleux ce que la joie peut y reconduire. C’est presque un miracle de retrouver son âme d’enfant près de celui qu’on aime, de retrouver ses facultés d’émerveillement et son vrai sourire du fond des yeux. Les plus petits gestes deviennent précieux, les plus petits mots deviennent symphonie. C’est comme un état de grâce pétillante.
Ce quatorze Juillet, tu devrais être là, et parmi tous les visages du monde, seule le tien m’apparaîtrait et m’appartiendrait.
Par-dessus les toits éclatent les fusées et les milles petites étoiles qui en s’attardant sur le relent des flonflons retombent comme des notes épuisées. Elles viennent attrister mon cœur et je me souviens de la solitude d’autres soirs, d’autre quatorze Juillet. Je me souviens d’une présence qui ne venait pas, que j’attendais.
Aujourd’hui, Toi ! Tu es là, avec tes yeux plus brillants que tous les feux d’artifice du monde. Toi ? Si seulement tu étais là, ce serait le paradis. Mais tu es loin, tes yeux brillent et je ne puis les voir. Je ne puis voir à la fenêtre que les inutiles lampions qui défilent. Tout cela est triste à mourir.
J’avais rêvé d’un quatorze Juillet en gerbes de lumière, un bouquet éclatant où toutes les musiques et toutes les fleurs de feu eussent été pour toi.
La nuit est sans étoiles, elle est lourde, tout s’est tu et je suis là dans le noir, une étrangère, lointaine, comme pour ma mère autrefois. Il me semble que tu ne viendras plus, petit feu de Bengale de mon cœur.
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